LA RELATION ENTRE CHANT DIPHONIQUE ET ART
PARIÉTAL : VERS UNE GRAMMAIRE SYMBOLIQUE

 

L’exploration de la grotte de Niaux nous a laissé l'impression que les Magdaléniens, qui l'ont fréquentée, s'étaient largement familiarisés avec les prodigieux effets qu’ils pouvaient produire avec le son. En ce sens, toutes les nouvelles recherches et hypothèses concernant le rôle qu’auraient joué les considérations acoustiques dans la mise en place des monuments mégalithiques, comme le site de Stonehenge au Royaume-Uni, semblent mener aux mêmes résultats. Elles tendent à démontrer que les Préhistoriques entretenaient une relation avec le monde sonore tributaire de celle qu’ils maintenaient avec l’architecture ainsi qu'avec les possibilités acoustiques et musicales de tels sites. Cette relation était fondée sur des universaux musicaux que nous tenterons d’identifier, consacrée au rôle que peut jouer le monde sonore dans une meilleure compréhension des graphies paléolithiques, ce qui nous mènera à explorer l'hypothèse de l'émergence d'une grammaire symbolique.
 

 

Les vibrations sonores et leurs effets sur la psyché humaine

 

À travers le monde, les exemples de l’utilisation des propriétés sonores dans l’environnement des Préhistoriques abondent (Linda ENEIX (2012). « The Ancient Architects of Sound », Popular Archaeology, vol. 6, mars 2012, [En ligne], mis en ligne le 1er mars 2012, http://popular-archaeology.com/issue/march-2012). En 1994, un consortium de l'Université de Princeton a mené une intéressante étude qui a permis de révéler le comportement acoustique de certains sites mégalithiques, tels que Newgrange en Irlande et Smithy Wayland en Angleterre. Selon cette étude, si une forte résonance est soutenue ou encore si une onde stationnaire est produite dans une gamme de fréquences comprises entre 90 Hz et 120 Hz, il se produit un effet acoustique hors du commun à l'intérieur de ces lieux. Lorsqu’elle fera état de ses expériences sur le terrain, Linda Eneix – qui mène depuis 1990 des recherches en archéoacoustique sur la culture des temples des îles de Malte et de Gozo en Méditerranée et est membre fondateur du Mediterranean Institute of Ancient Civilizations – expliquera que certains sons, une fois déformés, nous laissent avec une impression de mystère et de surnaturel. Cet effet acoustique sera sujet à varier selon les dimensions de la pièce et la qualité de la pierre. Sur le site de Göbekli Tepe, dans le sud de la Turquie, se trouve le temple en pierre le plus ancien découvert à ce jour (12 000 ans BP). Ce sanctuaire monumental, construit par des chasseurs-cueilleurs, se compose de pièces mégalithiques rondes dont seulement quatre enceintes formées par l’assemblage de piliers de calcaire ont été dégagées. Ces pierres dressées représentent des personnages stylisés. Dans le centre d'une de ces constructions mégalithiques, un pilier de calcaire « chante », précise Eneix, quand il est frappé avec le plat de la main. Sur ces mêmes piliers, des gravures de points décoratifs et de motifs géométriques apparaissent de façon étrangement semblable à celles retrouvées dans la culture sumérienne et mésopotamienne à qui l’on doit les premières écritures. Le même phénomène se manifeste en art pariétal, ce qui laisse supposer des pratiques rituelles ou culturelles similaires qui semblent se répéter.

 

Linda Eneix rapporte également qu’en plus de stimuler les zones les plus créatives de la masse cérébrale, une résonance de la fréquence d'une tonalité de 110 ou 111 Hz aurait servi de bougie d'allumage à une zone du cerveau que les scientifiques croient liée à l'humeur, à l'empathie et au social. Les personnes exposées à un tel environnement acoustique – et tout spécialement, souligne Linda Eneix, à une voix d’homme (baryton) émettant un chant de type diphonique tel que le décrivait Iégor Reznikoff – peuvent avoir ressenti une altération de leur état d’esprit.

 

 

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UNIVERSAUX

 

 

Dans l’art pariétal, la corrélation entre l’utilisation du chant diphonique et de la graphie symbolique – que sont les dessins, peintures, signes et gravures préhistoriques –suggère un lien de cause à effet entre l’acoustique et l’emplacement de ces graphies visuelles. Ce lien, voire ce dialogue, entre chant diphonique et art pariétal dans la grotte de Niaux, intimement lié à la réponse acoustique des lieux ornés, nous amène-t-il sur la voie d’une grammaire symbolique où chant et graphie permettraient par le partage d’universaux d’être mieux compris? Ces universaux sont l’harmonie en musique et la syntaxe en écriture.

 

[Ainsi autant l’harmonie (du latin assembler, réunir, monter) que la syntaxe (du latin arranger, combiner, organiser) ont à voir avec les parties d’un tout, parties qui concourent à un même effet d’ensemble. On parle de l’harmonie musicale, mais aussi de l’harmonie des tons dans un tableau, de l’harmonie d’un visage. On parle de la beauté, de la régularité, de l’ordre, de l’unité, de l’organisation, de la construction, lorsqu’on est dans la syntaxe comme dans l’harmonie. On parle de notre cerveau qui agit comme un extracteur de régularités capable de détecter tout nouvel élément (Mireille BESSON et Stéphane ROBERT (2000). « Musique et langage : une même origine? », La Recherche, hors-série, no 4, novembre 2000). ET, c'est précisément ce caractère inné qui permet d'identifier une fausse note ou une anomalie syntaxique. C'est ce caratère qui a poussé Sapiens à développer son rapport tant avec la musique qu'avec le langage.

 

La répétition est un universel des musiques humaines dira François-Bernard Mâche (compositeur, docteur en musicologie et diplômé d'archéologie grecque, avec Pierre Schaeffer, il est l'un des membres fondateur du Groupe de recherches musicales). Il s'est passionné pour le chant des oiseaux et autres animaux et sur leurs rapports avec la musique et la psyché humaines).

 

La répétition est aussi un universel des écritures/inscriptions si l'on se fie :

  • aux 26 signes communs aux différents sites préhistoriques français répertoriés par Genevieve von Petzinger et qui se répètent sur une période allant de -35 000 ans à - 10 000 ans (ces signes laissent penser qu'ils seraient d'abord apparus en Afrique et auraient été ensuite reproduits en Europe.);

  • aux systèmes de classement des graphies symboliques, proposés par Leroi-Gourhan, Vialou et le couple Sauvet. Ils n’ont pas réussi à leur associer une valeur expressive comparable à celle accordée aux écritures cunéiformes et hiéroglyphiques, mais ils sont par contre parvenus à rendre ces formes symboliques familières en relevant leurs nombreuses similitudes graphiques avec certaines écritures anciennes.

Musique et graphie se partagent ce que nous avons identifié comme un désir d'imitation (Mimétique du désir, René Girard [En ligne])

 

Neurones miroirs :

 

(Chez l'Homme, il existe depuis avril 2010 une preuve directe de l'existence de neurones miroirs. Jusqu'ici, étant donné les nombreuses homologies entre les cerveaux des différents primates, il était admis que de tels neurones devaient aussi exister chez l'espèce humaine. En outre, par imagerie cérébrale fonctionnelle (tomographie par émissions de positions ou imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, par exemple), il est possible d'observer dans certaines régions du cortex cérébral (notamment autour de l'aire de Broca, homologue à l'aire F5 du singe, et au niveau du cortex pariétal inférieur) une activation à la fois quand l'individu produit une action et lorsqu'il observe un autre individu exécuter une action plus ou moins similaire._wikipedia_Christian Keysers et Valeria Gazzola, « Social Neuroscience: Mirror Neurons recorded in Humans », Current Biology, vol. 20, no 8,‎ 2010_[En ligne])

 

Apprentissage par imitation: décharge des potentiels d'action (influx nerveux) pendant que l'individu exécute un mouvement, mais aussi lorsqu'il est immobile et voit (ou même entend - le chant pourrait stimuler la créativité plastique et l'écriture) une action effectuée par un autre individu, voire seulement quand il pense que ce dernier va effectuer cette action. Les neurones miroirs sont donc définis par deux propriétés : le fait qu'ils réagissent aussi bien aux actions de soi que d'autrui, qu'ils ne répondent qu'à un seul type d'action. Par exemple, un neurone sensible à un mouvement de préhension de la main ne réagira pas si l'individu effectue un autre geste (comme une extension des doigts) ou si cet autre geste est effectué par un autre individu.

 

Rôle important jouer dans l'empathie, c'est-à-dire dans la capacité à percevoir et reconnaître les émotions d'autrui.

 

Confirmation du désir mimétique (René Girard) : triangle (objet-sujet-modèle/rival/obstacle), désir de rivalité et de possession.

 

 

 

C'est l'être créateur de modèle qui s'exprime dans l'art, la musique, l'écriture. Il crée son rival, son modèle, en même temps que l'objet de son désir (ex. : Narcisse)

 

 

 

Pour François-Bernard Mâche, il semble exister à la fois une sorte de catalogue de base et un mode d'emploi commun à toutes les espèces capables de jouer avec les signaux sonores et visuels.

 

 

Mâche aboutira au constat que les polyphonies en modes pentaphones sur bourdon, technique vocale de chant dans laquelle s’inscrit le chant diphonique, sont reliées à un universel musical qui lui est sans doute relié à un universel biologique.

 

Il justifiera cette hypothèse, du fait que des sociétés très éloignées les unes des autres, – comme les Peuls Bororos du Niger, les Païwans de Taïwans, les Nagas de l’Assam, les chants albanais et les Toradjas de Sulawesi – qui n’ont jamais communiqué entre elles, pratiquaient une musique quasi identique.
Ce phénomène s'est manifesté malgré le fait que ce type de musique se soit développé indépendamment, à des milliers de kilomètres qui ne seront jamais franchis, de façon spontanée dans chaque culture et suivant un processus qui lui est propre, mais en obtenant un résultat qui semble appartenir à un universel musical.

 

 


Pour Mâche, il y aurait même une imagination créative, un sens artistique chez l'animal.

 


F.-B. M. : Parfaitement. Ces 350 espèces chanteuses chez l'oiseau sont en même temps des animaux qui ont un chant individuel, inventif, non stéréotypé. Non seulement il varie dans l'espace, mais il varie dans le temps : d'une année à l'autre, l'oiseau reconstitue son répertoire, garde certains motifs, en invente d'autres. C'est valable chez les oiseaux - le canari se compose un nouveau répertoire chaque année - comme chez les baleines, qui ont un chant saisonnier. La plupart des biologistes expliquent cette réalité sur le plan biologique : plus un mâle possède un chant varié, plus il va attirer des femelles. Tout l'intérêt serait donc de varier les sons. Mais alors, pourquoi décident-ils de copier tel ou tel son? Chez les loups, il y a, par la hiérarchie, une sorte d'ordre de préséance polyphonique; le loup qui entonne le chant est toujours le même. Derrière lui, il y a un chœur.
Il est même très difficile de trouver un seul trait commun aux musiques pratiquées par l'homme qui n'ait son analogue quelque part dans une autre espèce animale. Même l'existence d'échelles fixes, ou de transpositions en hauteur et en durée, se rencontrent chez certains oiseaux. L'empathie et le mimétisme restent des voies royales de la création artistique.

Que la musique s'inspire consciemment ou non des chants d'oiseaux, elle en est de toute manière plus proche qu'on ne l'a cru. On peut imaginer que les chasseurs paléolithiques, avec leurs appeaux, leurs cris de rabatteurs en forêt et les sons magiques obtenus sur la corde de leur arc résonnant devant leur bouche, sont passés sans même s'en rendre compte d'une activité de survie alimentaire à un jeu de survie imaginaire.
[En ligne]

 

 



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Dans le cadre de notre recherche sur le terrain (Niaux), nous avons utilisé le chant diphonique pour localiser les lieux ornés de la grotte car celui-ci magnifiait de façon exceptionnelle l’effet acoustique de certains lieux.

 

Nous avons également appliqué le principe de résonance sympathique.

 

Ce principe opère lorsque le mouvement d’un corps ou d’un objet active, par ondes, le mouvement d’un autre objet ou d’un autre corps. C’est en partant de cette étroite association entre force de résonance et espace graphique, découverte par Michel Dauvois et Iégor Reznikoff au début des années 1980, que Nathalie-France Forest et moi-même avons préparé des exercices de chant qui pourraient faire réagir la grotte, tester son acoustique et, peut-être, reproduire un chant se rapprochant de celui qu’auraient pu pratiquer les Magdaléniens de la grotte de Niaux.

 

Nous avons fait le même constat que d’autres chercheurs avant nous (Reznikoff, Dauvois, Salter, Bouthillon), à savoir que plus les graphies sont nombreuses plus la résonance et les phénomènes de l’écho sont marqués.

 

90 % des lieux ornés à Niaux ont une acoustique remarquable. Si on élargit ce phénomène à d’autres grottes ornées, on constate que les lieux marqués de signes ont une dimension sonore plus marquée que ceux où l’on retrouve des figures animales, exception faite pour le Salon Noir, qui semble être dans des considérations acoustiques à part plus près des églises romanes et des temples.

 


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Claude Levi-Strauss

 

Les civilisations ne font que combiner des éléments de base communs à toute l'humanité.

 

Les êtres humains ne font que combiner un nombre limité de conduites possibles. À la manière dont nous jouons avec un kaléidoscope les figures sont nombreuses, mais elles ne font que déplacer des structures de base, toujours les mêmes. Voilà pourquoi on constate parfois, dans des civilisations éloignées, des ressemblances troublantes : ce n'est pas nécessairement parce que ces civilisations ont communiqué entre elles.
 


Les mythes et les règles de la vie sociale sont le matériau de base dans lequel Lévi-Strauss détecte les « invariants structurels ». Exemple? La prohibition de l'inceste. Dans toutes les sociétés, cet interdit, en contraignant au mariage hors de la famille, assure le passage de l'homme « biologique » à l'homme en société. Voilà le type même de la structure invariante.
 

 

 

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Noam Chomsky

L'aptitude du langage est un système biologique, comme la croissance du corps ; il ne relève pas de l'enseignement.

 


Selon Chomsky : « C'est un fait que toutes les langues peuvent s'apprendre et se traduire dans une autre langue. Aucune difficulté de traduction n'est insurmontable au sein de l'espèce humaine. » À l'inverse, si notre humanité entrait en contact avec des « extraterrestres » constitués autrement que nous sur le plan biologique, nous ne pourrions certainement pas les comprendre ; la communication orale serait probablement impossible dans la mesure où celle-ci est conditionnée par notre nature.

Parce qu'elles sont innées, toutes les langues, dès leur origine, sont uniformément complexes. Cela, dit Chomsky, est frappant lorsqu'on étudie les langues des aborigènes d'Australie. Ces peuples, que l'on qualifie de primitifs, ont une langue qui n'est simple ni dans son vocabulaire, ni dans sa grammaire. Comme tous les peuples pré-technologiques, les aborigènes parlent une langue d'une extrême richesse, particulièrement développée pour classifier les éléments naturels ou les systèmes de parenté (150 mots différents pour désigner toutes les formes de nuages possible)


 

 

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