Les signes des cavernes

 

 

 

 

Accompagnée par la professeure April Nowell, Genevieve von Petzinger, étudiante en archéologie à l’Université Victoria,a compilé les signes relevés sur les murs de 146 sites préhistoriques français, correspondant à une période de – 35.000 à – 10.000 ans. Elle a mis en évidence 26 signes qui sont communs aux différents sites et qui constituent un véritable lexique.

 

Les travaux de von Petzinger et de Nowell démontrent un haut degré d’organisation de l’expression humaine dès le Paléolithique supérieur.

 

Les signes usent de la géométrie, pour se construire et se transmettre, et suivent clairement des patterns symboliques qui perdurent parfois sur des périodes de 20 000 ans.

 

Le fait que ces signes soient souvent associés à une figure animale nous laisse aussi penser (Jean Clottes) que ces figures ont également une valeur symbolique (idéogramme).

 

Les hommes préhistoriques ont-ils amené ce système codé avec eux en Europe ou l’ont-ils développé à leur arrivée? Nous ne pouvons l’affirmer encore une fois hors de tout doute, mais il semblerait que ce système a émergé à la fin du Paléolithique moyen avec l’apparition de l’art pariétal (42 000 ans). Il faut aussi considéré les motifs géométriques abstraits tracés sur la pierre (Blombos, Afrique du Sud) il y a

75 000 ans,  qui suggèrent le développement d’un langage symbolique écrit.

 

La grotte de Niaux, où nous avons complété notre étude sur le terrain, s’avère être un lieu qui regroupe un grand nombre de ces signes. D’abord, l’entrée principale de la grotte nous conduit à un vaste espace de 400 mètre de long au très haut plafond dans lequel on ne retrouve sans peinture ni gravure.

 

Plus profondément, l’espace se resserre en raison d'un ancien éboulement d'énormes pierres. Il y a deux possibilités, escalader l’amoncellement de débris ou emprunter un passage étroit sur la gauche où l’on débouche sur un second espace dans lequel on retrouve des signes peints. Au départ, l’on observe de simples lignes rouges, puis en progressant dans cette galerie on découvre une centaine de signes géométriques rouges (hématite) et noirs (manganèse ou charbon). Certains sont peints avec des outils, d’autres avec les doigts et les pigments sont mêlés à de l’eau ou de la graisse. Leur emplacement semble suivre une logique spatiale, où par moment les points, les lignes, et les autres symboles soit s’opposent, soit se présentent comme une suite ou soit répondent à la topographie d’une fissure ou d’un repli sur la paroi rocheuse. Plus loin, apparaissent ensuite les figures animales et le dialogue entre signes et figure se prolonge.

 

 

 

 

Les signes dans l’art pariétal ne sont pas rares.

 

Ils dépassent en nombre, dans un ratio de 2 pour 1, les représentations animales.

 

Et nous croyons, comme bon nombre de chercheurs qui s’y sont intéressés, que ces signes devaient servir à communiquer une réalité difficile à formuler de façon figurative. Bien que les représentations animales semblent un thème récurrent, l’on constate que le choix des animaux paraît contextuel.

 

Les signes géométriques n'ont pas besoin de changer d’apparence puisque déjà dans l’abstraction mais plutôt de sens. Nous remarquons d’ailleurs qu’à travers le temps ils ont peu changé.

 

Sur 146 sites d’art pariétal en France, 26 signes différents, et revenant sur une période de 25 000 ans, ont été répertoriés.

 

(difficile de ne pas penser aux 26 lettres de notre alphabet, l’alphabet latin).

 

 

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Figure III. Bison vertical (ou « Bison mourant ») complété par une série de tracés, taches, points et claviformes. Galerie Profonde, grotte de Niaux (Ariège).

Dans: Jean CLOTTES (2010). Les Cavernes de Niaux. Art Préhistorique en Ariège-Pyrénées, Paris,
Éditions Errance, p. 206.

Bien que les représentations figuratives abondent dans l’art pariétal, les formes abstraites prédominent. Parfois en position isolée, elles sont souvent associées à des formes symboliques figuratives, par juxtaposition, superposition ou emboîtement. La grotte de Niaux offre de magnifiques exemples de ces associations.

 

 

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Nous reconnaissons que l’écrit, comme les graphies symboliques d’ailleurs, résulte d’un mystérieux métissage du langage et de l’image. L'égyptologue français, Jean-François Champollion (1790-1832), prend conscience de l’importance de ce métissage lorsqu'il réussit à déchiffrer les hiéroglyphes. Il comprend alors que l’alphabet n’est pas le seul moyen d’inscrire la pensée, de la rendre visible. C’est un peu le constat que fait Denis Vialou lorsqu’il soutient que les signes pariétaux magdaléniens sont devenus des formes symboliques comparables à ce qu’auront été les pictogrammes dans le berceau de diverses écritures. En étudiant l’art pariétal et au contact des signes non figuratifs qui le constituent, Vialou découvre un mode d'expression codifié et normalisé. Pour lui, comme pour André Leroi-Gourhan et María del Pilar Casado López, les signes, que nous tentons d’associer à une forme de pré-écriture, relèvent d’une large diversité formelle qui a fait l’objet d’un classement par familles et dont le phénomène de codification se précise à l’aube du Magdalénien dans l’espace franco-ibérique.

 

Georges et Suzanne Sauvet, ainsi que leur collègue André Wlodarczyk ont réuni un corpus de signes large et représentatif des graphies abstraites de l’art pariétal. Pour ce faire, ils se sont basés sur les signes observés dans soixante grottes françaises et espagnoles, et ce, à partir de 374 situations. Ceux-ci peuvent être représentés par des ponctuations ou des bâtonnets isolés apposés sur de vastes panneaux chargés de plusieurs autres symboles comme ceux retrouvés à Niaux, à Castillo ou à la Pasiega. Écartant l’origine potentiellement figurative de ces représentations, les auteurs ont opté pour des critères formels en choisissant des classes de signes, qu’ils appelleront des « clés ». Ces dernières peuvent apparaître sous la forme de figures géométriques simples, de cercles et d'ovales, de triangles,
de quadrilatères, de pentagones, ou encore de représentations plus complexes, comme les claviformes, les flèches et les figures angulaires.

 

Ce système structuré auquel font référence Georges et Suzanne Sauvet est, en d’autres termes, la syntaxe, la façon non aléatoire dont les signes s’articulent entre eux. Il repose sur l’ordre dans lequel ces signes sont présentés, la catégorie auxquels ceux-ci appartiennent, les liens de dépendance entre eux et leurs fonctions dans le groupement qui les réunit.

 

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Tableau de signes dont le rôle consiste à évoquer la constance des comportements humains du Paléolithique supérieur en ce qui a trait aux premières écritures idéographiques, et ce, tant dans les relations graphiques avec l’art et dans les activités collectives ou individuelles que dans les perceptions et les usages des symboles.

 

 

Figure IV. Analyse typologique des signes pariétaux. Dans: Georges SAUVET, Suzanne SAUVET et André WLODARCZYK (1977). « Essai de sémiologie préhistorique (Pour une théorie des premiers signes graphiques de l'homme) », In : Bulletin de la Société préhistorique française. Études et travaux, vol. 74, no 2, p. 551, [En ligne], www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bspf_0249-7638_1977_hos_74_2_8467page consultée le 23 mai 2013).

Tableau qui permet de comparer et de démontrer l'étonnante constance dans la morphologie de certains signes paléolithiques et celle de divers idéogrammes. L'observation de ces similitudes pourrait amener à déduire que les transferts de sens symboliques, tels que la métonymie, la synecdoque et la métaphore auxquelles ont recours les écritures idéographiques, peuvent aussi faire partie du processus qui a conduit à la création de symboles préhistoriques.
 

Ex. : Métonymie « Paris a froid » ( Paris = habitants) - métaphore « Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage », C. Baudelaire

 

Malgré la diversité morphologique des signes abstraits du Paléolithique, il est difficile d’ignorer les parentés graphiques avec certaines écritures idéographiques (voir « Tableau des comparaisons morphologiques entre signes paléolithiques et idéogrammes »). Nous pouvons remarquer, à la lumière des tableaux précédents, la présence d’unités distinctives servant à former des caractères pictographiques simples (triangle pour le sexe féminin, demi-cercle pour le soleil, rectangle pour les lieux et les propriétés). Ces caractères semblent pouvoir être composés de ce que l’écriture idéographique identifie comme une « clé », c’est-à-dire l’inclusion d’un autre pictogramme qui en complexifiera le sens. Ils peuvent en outre comprendre un troisième élément graphique qui en modifiera à nouveau la signification et permettra de l’interpréter comme une émotion, un phénomène ou encore un objet. Ces principes de fonctionnement paraissent être aisément transférables aux signes tracés par Sapiens.

Figure VII. (À gauche). El Castillo (Cantabrie) : « Recoin aux tectiformes » (cliché de E. Robert).

Figure VIII. (À droite). Tableau des procédés d’obtention de signes complexes.

 

Dans: Stéphane PETROGNANI et Éric ROBERT (2009). « À propos de la chronologie des signes paléolithiques. Constance et émergence des symboles », Anthropologie, vol. 47, nos 1-2, p. 169-180, [En ligne], www.creap.fr/pdfs/Petrognani-Robert-Anthrop-Brno09.pdf (page consultée le 25
mai 2013).
Georges SAUVET, Suzanne SAUVET et André WLODARCZYK (1977). « Essai de sémiologie préhistorique (Pour une théorie des premiers signes graphiques de l'homme) », In :
Bulletin de la Société préhistorique française. Études et travaux, vol. 74,,no 2, p. 551, [En ligne], www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bspf_0249-7638_1977_hos_74_2_8467 (page consultée le 23 mai 2013).

Figure IX. (À gauche). Alignements de ponctuations. Cueva de La Pasiega, Puente Viesgo (Espagne). (En haut à droite) grotte de Marsoulas, Haute-Garonne (Midi-Pyrénées). (En bas à droite) grotte de Niaux, Ariège (Midi-Pyrénées).

Dans: Stéphane PETROGNANI et Eric ROBERT (2009). « À propos de la chronologie des signes paléolithiques », Anthropologie, vol. 47, nos 1-2, p. 169-180.

lL'art pariétal englobe les représentations figuratives, les formes symboliques et les tracés. Ceux-ci participent à un ensemble signifiant décryptable par association des figures qui les avoisinent. Cet ensemble relève davantage de l’énigme ou d’une pensée de l’image que de la logique. On peut en définir le principe syntaxique sans toutefois arriver
à le déchiffrer. Les différents modèles de combinaison dont on a présenté quelques exemples d’intégration, de superposition et de juxtaposition à la figure VI permettent de supposer que les Magdaléniens savaient établir des relations logiques entre des concepts abstraits. Par le truchement de l’ensemble des lois fixant les relations que ces signes préhistoriques entretiennent entre eux, ils auraient maîtrisé une forme de communication graphique. Cette capacité d’abstraction, permettant un groupement naturel de signes sous forme de message, s’analyse à deux niveaux : « les relations spatiales (distribution des signes sur chaque paroi et dans la grotte entière) et les relations syntaxiques proprement dites (comptabilités et incomptabilités entre signes ou classes de signes)
». (Georges SAUVET, Suzanne SAUVET et André WLODARCZYK (1977). « Essai de sémiologie préhistorique (Pour une théorie des premiers signes graphiques de l'homme) », In : Bulletin de la Société préhistorique française. Études et travaux, vol. 74, no 2, p. 551)

 

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Ainsi, la distinction entre signe et écriture demeure difficile à déterminer. Edouard Piette, après avoir étudié les signes de l’art pariétal, décrira ceux qui ont été peints sur des galets oblongs comme des peintures grossières réalisées sans dessein artistique. Il en parlera également comme des premières écritures « phéniciennes » en raison de la parenté qu’ils entretiennent avec l’alphabet phénicien. Pour lui, qui en a fait une description détaillée dans son ouvrage Études d’ethnographie préhistorique sur « Les Galets coloriés du Mas-d’Azil », ils ont le caractère d’une écriture qui se décline de trois façons, mais qui demeure toujours illisible : nombres, symboles et signes pictographiques. Certains de ces signes se présentent comme des séries de nombres, par bandes, cercles ou disques alignés, comme s’il s’agissait d’unités, de dizaines, ou de centaines. D'autres apparaissent sous forme de symboles constitués principalement de croix (simples, gammées ou potencées) et de disques solaires.
 

Plusieurs prennent l'apparence de signes pictographiques, tels que les bandes serpentantes, les signes scaliformes (échelles), les arbres, les yeux, les harpons, les roseaux et les lignes brisées. Nous reproduisons ci-dessous quelques images des signes coloriés sur les galets du Mas-d’Azil extraites de l'ouvrage d’Edouard Piette (Edouard PIETTE (1897). Études d'ethnographie préhistorique : Les galets coloriés du Mas-d'Azil, Paris, Masson et Cie éditeur, 47 p. Repris dans : Edouard PIETTE (1896). « Les Galets coloriés du Mas-d’Azil », L’Anthropologie, Paris, Masson et Cie éditeur, p. 385-427.)

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